Inestimables venus de nulle part

juillet 2009

La sectorisation traditionnelle des domaines artistiques a beaucoup évolué. Par essence au croisement de l’espace et du temps, par nature ouverte aux dialogues avec le réel et le fictif, le matériel et l’immatériel, la danse sans doute est-elle le fleuron des expérimentations par le frottement des domaines d’expression. Il existe encore des incompréhensions, des nécessités pour certains de rapprocher telle ou telle forme inventée de tel ou tel secteur, pour se l’accaparer ou justifier de son rejet. Venu de nulle part, Ex Nihilo est de ces projets, objets de polémiques, dont les grandes qualité et pertinence peinent à être nommées. Art de la rue ou danse ? Performance ou spectacle ? Objet ou moment ? Quid d’un chemin vers l’intériorité passant par l’immersion dans l’espace public ?

Sous des atours urbains et parfois rudes, il est, dans les gestes choisis d’Ex Nihilo, question de ce qui, dans l’humain, est fait de finesse ou d’élégance : le respect. Empreintes de l’observation des artistes sur leur environnement, des poses “naturalistes” font subtilement place à des phrases gestuelles d’apparence aisée, mais dont la révélation à l’état de danse passe par des flux dynamiques collectifs, des reconfigurations permanentes de l’espace, des changements ou inscriptions de directions inattendus… Le glissement du “normal” à l’incongru, de s’appuyer au mur à rouler au sol par exemple, intrigue, surprend ou interdit le quidam, le déroutant de son bain quotidien. Il est aussi question d’une présence portée à l’espace collectif par un corps autrement vivant, créant un moment parallèle à celui du passant, amené dans l’incidence à reconsidérer sa propre présence dans un temps et un lieu qui lui sont habituels, sa propre présence au monde, au vivant, justement. Dans cette juxtaposition, Ex Nihilo glisse de la sérénité : il n’est nullement question d’intrusion, il est impensable de s’abriter derrière la présence projetée de l’artiste de scène… Il faut entrer en soi, et accompagner le spectateur inopiné dans l’écoute d’un moment, plutôt que, saltimbanque, monnayer sa parcelle de divertissement.

La démarche n’est pas sans ambiguïté au regard du système d’existence de la danse, art de scène et art noble depuis le Roi soleil. La tradition multiséculaire d’une convergence programmée du spectateur vers le spectacle est mise à mal par l’objectif artistique de perturbation des quotidiens, qui présuppose une absence de convocation et de communication. A cet endroit, la loyauté des artistes envers leur propre projet leur porte tort, puisqu’ils ne jouent pas le jeu de la danse de scène, pas plus qu’ils ne sacrifient au gigantisme ou au spectaculaire des expressions de rue. Il n’est question que de l’infime -et magnifique- décalage d’un réel et d’un autre réel.

Le hors champ d’une image de cinéma est souvent plus fort que l’image elle-même. Il est la chambre de l’imaginaire de chacun, l’antre de ce qui est au delà du montrable, l’espace non vu qui donne sa tension à ce qui est vu… L’expérimentation urbaine d’Ex Nihilo interroge in vivo cette notion d’un autre espace simultané, propice à la projection de sa propre pensée. En superposant leurs parcours à ceux des passants, les danseurs bouleversent la lecture des lieux et des moments, fusionnent les notions de champ et de hors champ, et obligent à la relecture et la mise en jeu de soi dans l”instant.

Bien que nées par et pour la rue, ces danses ont une non moindre valeur scénique. Mais là, l’expérience devient sujet, le moment devient objet, la rue devient décor, et les présences se chargent car, paradoxalement, pour un tel enjeu, la scène est certainement un terrain de plus grande hostilité que la rue.

Ces artistes, pour venir de nulle part, s’entraînent chaque jour à l’instar des danseurs de scène. Leurs exercices tendent à adoucir le rapport antinomique de la vulnérabilité du corps avec la dureté du sol : il faut mettre de la confiance entre le bitume et la peau. Rouler, s’étirer, se lever. En studio, les mouvements sont organiques, dirait-on naturels, sauf qu’à tout moment ils renversent le corps dans ses trois dimensions et exposent les parcelles de soi que seule une danse peut et accepte de montrer : il faut que, de partout, j’accepte d’être vu(e) : objet céleste soudain pointé par un télescope dans sa crudité originelle. Alors, les artistes forts de danses écrites, d’idées défrichées, de signaux cooptés, de nombreuses tentatives et répétitions, alors seulement, la rue peut redevenir le terrain privilégié d’une friction pacifiste.

Michel Kelemenis, juillet 2009